Un avenir meilleur est-il envisageable pour le métier infirmier ?

Sur tous les infirmiers diplômés, 1/3 ne travaille pas dans le secteur de la santé. Photo de Vladimir Fedotov provenant de Unsplash modifiée par Mugorewindekwe Honesta

La plus grande difficulté des infirmiers aujourd’hui n’est pas la pénurie du personnel, mais l’administration. 11 millions d’Euros ont été octroyés pour leur soutien psychologique. Mais suffiront-ils ?

Sur 214 000 infirmiers et infirmières, 126 000 travaillent réellement ! Selon les chiffres de la commission de planification, en 2018, 88 000 infirmiers ne travaillaient pas dans les soins de santé. Par conséquent, sur tous les infirmiers diplômés, 1/3 ne travaille pas dans le secteur de la santé.  “C’est un manque considérable, car cela signifie qu’un tiers des infirmiers ont été formés pendant 4 ans pour finir par ne pas travailler dans le secteur médical. Donc, dire qu’il y a une pénurie d’infirmiers dans le pays, c’est faux”, déclare monsieur Lothaire. 

Monsieur Thierry Lothaire, cofondateur et président d’Union4U, un syndicat autonome belge des praticiens de l’art infirmier né au cœur de la crise sanitaire, en octobre 2020. Le syndicat est attaché à garantir une sécurité et une qualité des soins apportés aux citoyens. ©Mugorewindekwe Honesta Gema 2021

Alors pourquoi la pénurie d’infirmiers est-elle si médiatisée ? Le vrai problème est un taux d’absentéisme considérable. Il y a peu d’abandons professionnels, même si les médias en parlent souvent. Toutefois, le personnel change régulièrement de service ou quitte l’hôpital pour aller dans les soins à domicile. D’autres décident de travailler à temps partiel plutôt qu’à temps plein, il faut donc deux personnes pour avoir un temps plein. 

«Il n’existe pas de pénurie de praticiens de l’art infirmier en Belgique. »

Thierry Lothaire

Selon monsieur Lothaire : « Si nous parvenons à chercher dix à quinze mille personnes déjà formées qui travaillent dans d’autres secteurs, on pourra combler certains manques en ressources humaines. » Avant de former de nouveaux infirmiers, il faut d’abord chercher ceux qui ne travaillent pas. Les motiver par le salaire, les horaires flexibles, les conditions de travail agréables pour parvenir à un bien-être compatible avec une vie sociale et familiale.  

En outre, la mentalité a changé. Ce qui a évolué dans les soins depuis 40 ans, c’est que le personnel faisait ce que le chef infirmier ou le médecin disait sans protester. Les heures supplémentaires étaient acceptées, car le personnel vivait pour les patients. Aujourd’hui, ils essaient de contourner, de prendre quelques jours de congé, car le responsable ou les collègues sont contrariants. Par conséquent, un soignant va remplacer l’absent mais il sera lui aussi épuisé. S’installe alors un cercle vicieux. Il y a peu de passion pour la profession, une des premières choses que les jeunes demandent est le salaire et les congés annuels, car la société actuelle privilégie le loisir. Malgré cette mentalité fuyante, ils craquent d’épuisement mental, physique, psychologique, émotionnel. S’ensuivent les problèmes familiaux. 

L’administration entraîne des erreurs médicales !

L’infirmière de nuit à 3 h du matin est également surchargée par les divers documents à remplir en plus de tous les soins à prodiguer. Photo d’Irwan iwe provenant de Unsplash

La plus grande difficulté pour une infirmière est l’administration. La plupart des infirmiers sont accablés de ne pas pouvoir consacrer plus de temps à leurs patients. La coupable étant la lourdeur administrative qui augmente la surcharge de travail, le stress et les erreurs médicales. Il y a beaucoup trop de documents à remplir : des prises de sang, des appels téléphoniques des familles, du bloc opératoire, radio, etc. Il y a tellement d’examens qu’il faut conduire et chercher le patient de service en service. Parfois c’est une aide logistique ou une aide-soignante qui s’en charge, mais souvent ce sont les infirmiers. Cette administration pourrait être déléguée. Les infirmiers sont submergés par la quantité de documents à compléter et les aides administratives actuelles ne sont pas suffisantes. L’administration ne s’arrête pas à la fin d’une journée de travail, l’infirmière de nuit à 3 h du matin est aussi surchargée par les divers documents à remplir. On espérait que le travail informatisé allégerait la charge de travail, mais au contraire l’informatique l’a alourdie. « Cette administration s’explique par le fait que les soignants doivent justifier tout ce qu’ils font pour une meilleure continuité des soins et une protection en cas de plainte des familles, d’accident, de problème avec la procédure », affirme monsieur Lothaire. Le patient a totalement accès à ses droits, mais la lourdeur paperassière augmente les risques d’erreur médicale. La diminution de la charge administrative est la plus grande revendication des infirmières. 

11,7 millions d’euros : insuffisant pour le soutien psychologique  

L’épuisement du personnel soignant est une triste réalité jamais vue dans le métier. À l’heure où 30% des infirmiers et aides-soignants en soins intensifs penseraient à abandonner, un budget leur a été octroyé pour les soutenir psychologiquement, notamment en période Covid-19. Dans les hôpitaux, des psychologues cliniciens ont été engagés afin d’aider le personnel qui a souffert de la crise sanitaire.  

30% des infirmiers et aides-soignants en soins intensifs pensent à abandonner la profession. Photo de Francisco Venâncio provenant d’Unsplash

Dans certains hôpitaux, des débats collectifs par petits groupes de 8-10 personnes permettent d’exprimer leur ressenti devant un psychologue. Une bonne manière de voir que les autres aussi ont des difficultés et qu’ils ne sont pas seuls. Une prise en charge individuelle est possible en fonction de la gravité. Cette aide est bien mais elle n’est pas suffisante car elle ne solutionne pas tout. 

«Un autre grand problème dans la profession est la fermeture de 1/3 des lits dans les hôpitaux, car le personnel est malade ou absent pour des raisons psychologiques, émotionnelles ou physiques. Certains se suicident et d’autres sont morts ou ont les séquelles du Covid-19.»

Thierry Lothaire

La question soulevée est la suivante : comment une personne peut-elle soigner convenablement tout en étant elle-même en détresse ? Elle ira puiser ses dernières forces pour aider les patients jusqu’au moment où il y a un seuil de rupture. Ce seuil est un problème, il y a parfois jusqu’à 30% du personnel absent. Résultat, on ferme des lits de réanimation alors qu’il a une recrudescence des cas de Covid-19 en soins intensifs. Si l’on ne trouve pas le personnel, il faut compter 4 ans d’études, une 5e année de spécialisation pour exercer dans un service de soins intensifs. 

« En 2020, lors de la première et deuxième de vague de Covid-19, le personnel des autres services de l’hôpital est venu soutenir le personnel des soins intensifs et des soins d’urgence. Mais pour beaucoup d’hôpitaux, cela a été un échec, car le métier ne s’improvise pas », atteste monsieur Lothaire.

En outre, même si le métier est pénible (PDF), il n’a toujours pas été reconnu comme tel. Le syndicat Union4U a introduit une demande de reconnaissance de la pénibilité auprès du ministre des Pensions et du ministre des Économies, une réponse est en attente. Cette reconnaissance permettrait soit une augmentation salariale, soit une diminution de la charge par personne, soit une diminution du nombre d’années pour acquérir le droit à la pension. Tout cela a un impact pécuniaire considérable. 

Sur le compte Facebook d’Union4U, les actions se multiplient. Du 6 au 13 décembre 2021, les infirmiers ont été invités à sillonner les rues, vêtus d’une blouse d’isolement et d’un masque pour demander symboliquement l’aumône aux passants. Cette action étonnante avait pour objectif d’attirer l’attention de la population, et surtout celle du gouvernement qui a oublié de se pencher sur le sort des soignants.

Un avenir plus radieux ? 

En dépit des revendications constantes autour de la profession, une augmentation du nombre d’étudiants infirmier est observable, surtout depuis la crise sanitaire. Cela dit, ils doivent connaître la réalité du métier : il est dur, exigeant, la formation est complexe, mais c’est un métier passionnant qui permet d’exploiter toutes les facettes d’une profession, ce qui est rare et permet l’épanouissement. En effet, un infirmier peut exercer en maison de repos, en soins intensifs, dans une entreprise, une école, enseigner, etc. 

Il faut trouver un équilibre de sexe dans ce métier car il existe de la place pour les hommes ©Mugorewindekwe Honesta Gema 2021

«Il faut trouver un équilibre de sexe. La profession est féminine, ce qui est un atout et un désagrément. L’avantage est qu’il s’agit d’une profession sociale, humaine. Cependant, l’inconvénient est l’organisation entre le travail, les enfants et la vie sociale. Beaucoup de femmes travaillent à temps partiel, ce qui est souvent incompatible avec ce métier.»

Thierry Lothaire

Le personnel ne peut pas abandonner un patient, il y a des soins qui sont obligatoires quoiqu’il arrive, que le collègue suivant arrive ou n’arrive pas. Il arrive qu’une infirmière passe une nuit complète de plus au détriment de sa famille, car un collègue est absent. Une solution serait d’attirer plus d’hommes dans la profession. Pour l’instant, les chiffres sont très clairs, il y a 86 % d’infirmières et 14% d’infirmiers.  Néanmoins, d’après monsieur Lothaire, il y a réellement la place pour les hommes, car cette profession est tout à fait masculine dans la plupart des services. 


Pour soutenir les praticiens de l’art infirmier, vous pouvez signer les pétitions suivantes :

Pour en savoir plus :

Gema Mugorewindekwe Honesta, étudiante en 1re Communication à l’ISFSC, passionnée par l’écriture, la communication dans sa globalité et les nouvelles technologies. À la fin de ses études, elle souhaite créer une association de prévention et de lutte contre le harcèlement entre jeunes et plus particulièrement le cyberharcèlement à l’école. En parallèle, elle aspire à exercer le métier de voix off publicitaire, lectrice de livre audio et doubleuse de voix de films.