Vivre dans la rue et se soigner, un vrai parcours du combattant

Un sans-abri emmitouflé dans un duvet dans le centre de Lausanne (Suisse) Benoît Prieur-CC-BY-SA

Être confronté au manque d’hygiène, aux carences alimentaires, aux intempéries, à l’insécurité… Voici le dur quotidien que vivent des milliers de sans-abri dans nos rues. Quel impact ce mode de vie rudimentaire a-t-il sur leur santé ? Et quelles sont les répercussions liées au coronavirus pour les personnes sans domicile fixe ?

Entre le 3 et le 26 mai dernier, des chercheurs du CHU Saint-Pierre de Bruxelles ont réalisé une étude pour voir dans quelle mesure les sans-abri seraient plus vulnérables face au coronavirus que la population générale. Il en est ressorti qu’une personne vivant dehors à trois fois plus de risques d’être hospitalisé des suites d’une infection lié à la COVID-19 qu’une personne ayant un toit.

Des personnes fragilisées

Ils seraient entre 4000 et 4500. Voici le nombre estimé de personnes sans domicile fixe qui vivent dans notre capitale. Pour beaucoup d’entre eux, leur santé n’est pas perçue comme étant une priorité.

Entre la recherche d’un repas et d’un endroit où passer la nuit, se soigner devient secondaire et cette négligence se voit : « je constate beaucoup de sans-abris avec des mycoses au niveau des pieds, elles sont très souvent le résultat d’avoir marché pendant un long moment dans des chaussures abimées où encore des infections parasitaires telles que des poux et la gale», explique Isabelle Verreckt, infirmière au sein de l’ASBL bruxelloise La Fontaine.

Isabelle Verreckt ©Lecluyse Nicolas 2020

Mais il y a aussi des personnes qui souffrent de divers problèmes mentaux. Ceux-ci sont malheureusement encore trop souvent oubliés ou jugés comme n’étant pas assez importants. Pourtant, parmi ces troubles on retrouve parfois des pathologies psychiatriques graves, comme : la schizophrénie, des troubles bipolaires et des dépressions majeures. Selon Isabelle Verreckt : «Certaines personnes ont eu un suivi psychiatrique par le passé, mais depuis qu’ils sont à la rue ils n’ont plus eu de traitement ce qui aggrave leur état mental».

De plus, « beaucoup de sans-abri qui ne vont pas bien se tournent vers l’alcool et la drogue pour oublier leurs problèmes. Résultat? Cette consommation devient plus régulière et donc petit à petit ils peuvent développer un comportement addictif. Cette problématique s’ajoute à leur longue liste de problèmes, ce qui ne les aide pas à avancer » explique Isabelle Verreckt.

Le coronavirus, la goutte de trop ?

L’hiver est là. Températures négatives et journées plus courtes rythment désormais le quotidien des habitants de la rue. Une situation qui en temps normal est déjà compliquée, mais cette année ça l’est encore plus particulièrement. Le couvre-feu à partir de 22h qui a été instauré sur l’ensemble du territoire de la capitale oblige parfois les sans-abri à se cacher pour éviter de croiser la police. Depuis le début de cette pandémie, le message est clair : garder minimum 1,5m de distance entre les personnes, porter un masque à partir du moment où la distance sociale ne peut être garantie ainsi que se laver régulièrement les mains. Mais qu’en est-il lorsqu’une personne n’a pas les moyens de s’acheter des masques?

Le CPAS de la Ville de Bruxelles distribue désormais depuis plusieurs semaines des masques en tissus aux sans-abri. Un moyen pour eux d’être en règle, certes, mais pas forcément efficace. Le mauvais usage du masque compromet parfois son efficacité, car nombreux sont ceux qui gardent le même masque pendant plusieurs jours, ce qui évidemment peut impacter lourdement leur santé déjà fragile. Interrogée sur la question, une assistante sociale du CPAS de 1000 Bruxelles explique : « il y aurait aux alentours de 30% de sans-abris qui seraient infectés, où étés contact COVID et placés en isolement».

Un toit temporaire

L’accès aux tests n’est pas toujours évident pour les sans domicile fixe. Souvent le fait de ne pas posséder une carte médicale peut sévèrement compliquer les choses. En effet cette carte, délivrée par le CPAS aux personnes nécessiteuses, permet la gratuité des frais médicaux et pharmaceutiques pour les personnes en grande précarité. Lorsqu’un sans-abri possède cette carte, il peut se faire tester auprès d’un médecin généraliste agrée par le CPAS où une maison médicale. Dans le cas il où il n’est pas titulaire de ce genre de carte, l’accès aux tests est plus compliqué.« A ce moment là, le sans-abri peut se faire tester via Bruss’Help, l’organe de la coordination des personnes sans-abris à Bruxelles, mais évidemment cela prendra plus temps», explique Isabelle Verreckt.

Ensuite, si le test se révèle positif, la personne peut être mise à l’abri afin d’éviter que son état de santé s’aggrave et faire en sorte qu’elle ne contamine pas d’autres personnes. La Ville de Bruxelles a donc mis certains endroits très spécifiques à disposition des habitants de la rue, comme par exemple l’hôtel Galia. Cet hôtel accueille les personnes qui seraient positives à la covid-19 en leur proposant un hébergement et des soins durant la quarantaine.

Une porte de sortie?

Si pour la plupart des sans-abri l’espoir de retrouver un jour un toit et une vie autonome les aide à tenir le coup, pour d’autres ce n’est pas forcément le cas. En effet, une minorité de ces personnes préfèrent la vie dehors, qui leur convient mieux. Ils estiment qu’il y’a plus besoin de payer les frais du quotidien, pas d’obligations, pas de travail, pas de comptes à rendre… une liberté totale donc. Selon madame Verreckt : « La porte vers la sortie peut être ouverte par le CPAS où le Samusocial, mais encore là il faudra s’armer de patience car le chemin peut être long. La persévérance sera indispensable ».

Plus mourir dans l’anonymat

Chaque année plusieurs dizaines de personnes sdf meurent dans les rues de Bruxelles. En 2019, 62 personnes y ont perdu la vie, ce qui représente une diminution comparée à l’année précédente, où 68 décès ont étés enregistrés. Pour l’année 2020 il n’y pas encore de chiffres de disponible, mais il est quasi sûr que ceux-ci seront plus élevés à cause de la pandémie. Pour rendre un dernier hommage à ces personnes, il existe un collectif spécial, nommé « Morts de la rue ». Ce réseau d’associations organise chaque année un hommage, en collant un nom et un visage sur les chiffres de ceux qui ont perdu la bataille contre l’extérieure. L’espérance de vie en rue est que de 48 ans.

Pour en savoir plus…

Nicolas Lecluyse, 21 ans. Étudiant en bachelier de Communication à l’ISFSC depuis septembre 2020.

On enterre les pauvres, l’écart social se creuse.

En Belgique, appartenir à certaines classes sociales influence l’accès aux soins de santé. Alors que les SDF comptent sur les diverses ASBL pour survivre, la classe moyenne peine à s’autoriser tous les soins quand les personnes aisées n’ont, elles, aucune difficulté. Pourquoi un si grand déséquilibre alors que l’accès aux soins de santé est un droit fondamental pour tous ?

Aujourd’hui en Belgique, une personne sur quatre renonce à se soigner et sélectionne les médicaments qui lui sont prescrits pour des raisons financières. D’après l’enquête menée par Solidaris, c’est le report des consultations chez les médecins spécialistes qui a le plus augmenté en 4 ans, passant de 17,7% à 25,6% !

La précarité fait passer les soins de santé à la trappe !

Le minimum vital (revenu minimal que doit posséder une personne pour pouvoir subvenir à ses besoins primaires tels que la nourriture, le logement, l’éducation et les soins de santé) est calculé à partir du contexte socio-économique.

Chez nous, une personne isolée aurait besoin de 1.115 € pour vivre au-dessus du seuil de pauvreté, pourtant le revenu minimum d’allocations d’insertion ne s’élève qu’à 956 €. Cette différence induit une obligation de faire des choix, et ce sont bien souvent les bilans médicaux, particulièrement les soins spécialisés, qui sont abandonnés au profit des besoins vitaux tels que se nourrir, se loger. Si ces choix peuvent s’avérer judicieux sur le court terme, à long terme, ces décisions sont responsables de maladies dépistées trop tard qui finalement aboutissent à des dépenses accrues, voire à une espérance de vie réduite.

Ainsi, les belges les plus pauvres voient leur vie se raccourcir de 14 à 17 ans.

Ces chiffres aberrants s’expliquent notamment par l’origine de la classe sociale et le niveau d’éducation qui entraînent une barrière informationnelle. Ce qui empêche les personnes dans le besoin de savoir à qui s’adresser. 56% des belges vivant dans les quartiers les plus pauvres risquent de mourir dans l’année contrairement à ceux qui vivent dans les quartiers les plus riches, épargnés par ce phénomène. Le manque de revenus entraîne en cascade un manque d’hygiène et encourage les personnes concernées à consommer des produits moins qualitatifs, à abuser de la « malbouffe ». Les difficultés financières obligent aussi certaines familles à résider dans des logements à moindre coûts qui sont parfois insalubres, favorisant le développement de maladies ou d’infections chroniques.

L’enquête Solidaris montre que la précarité force aussi les malades à faire des choix dans les médicaments prescrits par les médecins et dans les consultations chez les spécialistes. L’étude rapporte qu’en 2016, les groupes sociaux les plus faibles se distinguaient par des difficultés financières plus importantes que les autres groupes. Mais 4 ans plus tard, si les groupes sociaux les plus élevés ne sentent aucune différence, et même une amélioration, les classes moyennes, elles, ne peuvent plus faire face au manque de moyens pour se soigner. Ce sont dans les classes faibles et moyennes que les reports de consultations chez les médecins se sont le plus accrus. Les inégalités sociales continuent de se creuser, impactant fortement l’accessibilité aux soins de santé.


©Lara Jacqmin, 2019

Solidaris : « Nous ne laissons personne au bord du chemin. »

C’est par la rencontre de Laurence Lejeune, déléguée à la gestion journalière de Solidaris, que le rôle de la mutualité dans la lutte contre ces inégalités se précise. Elle livre lors d’une interview que Solidaris a pour vocation de ne laisser personne au bord du chemin. 96,9% des affiliés sont satisfaits des services de Solidaris qui représente, à l’échelle Wallonne, 888.223 titulaires et 1.320.702 bénéficiaires. Si ces personnes sont aussi satisfaites de leur mutuelle, c’est qu’elles y trouvent des solutions aux problèmes liés à l’accès aux soins de santé.

Pour les personnes précarisées, la mutuelle applique la pratique du tiers payant, qui dispense le patient d’avancer les frais de santé pris en charge par la mutuelle. Même si la quote part qui reste à leur charge peut s’avérer encore difficile à payer pour certains.

Parallèlement, l’information est un problème majeur dans la difficulté d’accès aux soins de santé. C’est pourquoi Solidaris met en place toute une série d’actions pour faciliter la vulgarisation de l’information. Laurence Lejeune explique que « Les permanences sociales, ainsi que les conseillers, le call center et tout notre réseau de première ligne sont tout à fait disponibles et prêts à aider quiconque les questionne pour un document non compris. Nous avons pleinement conscience que ce n’est pas évident pour tout le monde de se familiariser avec la complexité administrative, c’est pourquoi nous tendons à vulgariser les procédures administratives, afin d’offrir plus d’accessibilité et une meilleure information ». Solidaris organise aussi des conférences thématiques par petits groupes ciblés, pour rappeler l’importance d’être correctement couvert en cas de soucis de santé. Car, Laurence Lejeune le rappelle, les études sociologiques montrent que les personnes les plus précarisées s’isolent et ne demandent pas l’aide dont ils auraient pourtant besoin.

Solidaris privilégie par ailleurs divers moyens de communication, du contact direct au sms, en passant par l’application mobile, afin que chacun puisse retrouver le mode le plus efficient selon ses habitudes de vie.

Solidaris : « Ayons le courage de faire de la sécurité sociale une priorité pour laquelle tout le monde cotise, en ce compris les multinationales ! » 

Si la Belgique peut se vanter de disposer d’une bonne protection sociale et d’un système de santé de qualité, force est de constater que des efforts restent à faire pour « contribuer à un système de santé qui fonctionne encore mieux et qui n’exclut personne. Ce n’est que de cette manière que nous pourrons garantir que les soins de santé soient un réel droit fondamental pour tout le monde », comme le précisait Maggie De Block (Secrétaire d’État à l’Asile et la Migration, à l’Intégration Sociale et la Lutte contre la Pauvreté) dans la préface du « Livre Vert sur l’accès aux soins en Belgique »(PDF). En réponse à quoi Solidaris, en sa qualité d’acteur social et politique, revendique une croissance des soins de santé qui corresponde à l’évolution des besoins de la population.  « Faire une projection budgétaire avec une croissance de 1,5% alors que l’on sait que la croissance naturelle est de 2,5%, est une utopie et ne laisse place à aucune marge pour les traitements nouveaux.  La sécurité sociale est un pilier essentiel au fondement d’une société plus juste et nous ne pouvons que démontrer la nécessité des besoins en soins de santé et revendiquer haut et fort pour nos affiliés les besoins objectivés en matière de soins de santé. » précise encore Laurence Lejeune, déplorant certaines décisions gouvernementales relatives, par exemple, à l’augmentation du prix des médicaments dont les objectifs initiaux visaient à en diminuer la consommation pour le bien-être de la population, mais qui finalement ne l’a réduite que de 0,1% mais a conduit les patients à payer 7,5 fois plus cher le médicament que le médecin lui a prescrit. 

Et Laurence Lejeune de conclure : « Cessons de culpabiliser les gens, qu’ils soient malades ou sans emploi, et accompagnons-les à mieux prendre soin de leur santé en donnant accès aux soins préventifs sans devoir trier les soins et les médicaments qui, de ce fait perdront en efficience.  Ayons le courage de faire de la sécurité sociale une priorité pour laquelle tout le monde cotise, en ce compris les multinationales. »

Si les solutions ne sont certes pas immédiatement évidentes, le travail conjoint des mutuelles, des pouvoirs décisionnaires et des organisations sociales vise continuellement à apporter une réponse efficace à l’inégalité dans l’accès aux soins de santé pour l’ensemble des citoyens belges.

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