Filles de joie… chronique d’un secteur en détresse?

CC BY-SA 2.0 / Photo de Charles LeBlanc

On parle peu des travailleurs/euses du sexe (TDS), pourtant nombreuses sont les personnes qui vivent de ce qu’on appelle « le plus vieux métier du monde ». Tour d’horizon du quotidien de ces personnes aujourd’hui dans notre pays, en termes de soins de santé

En 2020, aborder le thème de la prostitution fait encore polémique. Pour beaucoup de TDS, discrimination, stigmatisation et rejet font partie du quotidien, notamment lors de demandes d’aide en termes de soins de santé. La formation des professionnels est donc essentielle, afin de traiter ces personnes avec respect et compassion. La vulnérabilité de ces travailleurs/euses exigerait même que les agents de la santé aillent au-delà des normes minimales, pour leur assurer sécurité, confidentialité, fourniture de soins et appui. Les établissements de santé devraient quant à eux être en mesure de fournir à chaque demandeur/euse, des informations claires sur leurs droits, sur les services auxquels ils/elles peuvent s’adresser (par exemple en cas de problème de violence …).

Lorsqu’un(e) TDS nécessite un suivi médical, il/elle peut faire appel à l’aide médicale urgente (AMU). Cette aide émane d’un service offert par le CPAS, sur base de certains critères. Mais il arrive encore fréquemment aujourd’hui que des CPAS refusent l’accès à l’AMU à des personnes dont l’activité est le travail du sexe. Dans ce cas, c’est à la personne (parfois soutenue par un travailleur social) d’aller contester la décision du CPAS. Cet état de fait montre à quel point la stigmatisation persiste.

Informer pour mieux aider

Ces préjugés vécus par les TDS sont parfois visibles « jusque dans l’attitude non-verbale de leurs interlocuteurs », déclare Isabelle Jaramillo, coordinatrice et travailleuse sociale à l’Espace P*. Selon elle, un seul mot d’ordre pour y remédier: informer.

« Aujourd’hui, parler du sans-abrisme ou de toxicomanie est plus accessible pour l’ensemble de la population. Mais quand il s’agit de prostitution, cela engendre des réactions parfois particulières, fort éloignées de l’empathie. » /© Julia Vercauteren, Novembre 2020

« Il y a tout un travail d’information à faire, que ce soit au niveau de l’aide sociale, de l’aide médicale, de la police, mais aussi du tout public. L’information permettrait déjà d’attirer l’attention sur les réalités que vivent ces personnes »

Isabelle Jaramillo











Un nombre important de ces travailleurs/euses ne parlent pas le français. Comment dès lors les informer des structures existantes au niveau de la protection de la santé? Certaines A.S.B.L emploient des personnes polyglottes, ce qui permet de toucher un maximum de public. Lorsque cela s’avère impossible, c’est la technologie qui prend le relais, via une application « translate vocal » sur le smartphone. Cela permet de transmettre les informations, voire d’accompagner la personne. Certaines brochures de prévention et d’information sont traduites dans de nombreuses langues, mais parfois les personnes sont analphabètes dans leur propre langue.

« Les pictogrammes prennent alors le relais pour transmettre des informations claires, précises et assez courtes »

Isabelle Jaramillo
*L'Espace P à Bruxelles est une A.S.B.L qui accompagne les travailleurs/euses du sexe et soutient leurs choix tout en leur apportant de l’aide.

La prostitution à l’ère du covid

Il est légitime de se demander quelles stratégies de communication mettre en place en période d’épidémie. Pierrette Pape, directrice de l’A.S.B.L Isala* précise: « Pour garder le contact, nous avons mis en place une permanence téléphonique. Nous avons aussi développé un visuel en 7 langues avec tous les numéros d’urgence utiles dans cette crise, pour aider les personnes à trouver de l’aide ou des informations à propos de la santé, des violences, etc. C’est difficile, surtout que les femmes avec lesquelles nous travaillons ne parlent pas toutes le français et ne maîtrisent pas l’outil informatique ». Durant le confinement, certaines d’entre elles ont dû faire le choix de rentrer au pays, ne sachant plus payer le loyer et les charges, suite à l’interdiction des activités de prostitution.

*L'A.S.B.L Isala agit sur le terrain en soutien des personnes en situation de prostitution ou de celles qui souhaitent quitter cette activité

Un rapport au corps mal connu

À défaut d’utilisation de moyens contraceptifs fiables, une partie importante de travailleuses du sexe tombent encore enceintes et/ou malades, par manque d’éducation au corps ou par croyances culturelles /Photo by Reproductive Health Supplies Coalition on Unsplash

Pour ces travailleurs/euses dont le corps est un moyen de subsistance, il y a également un gros travail à réaliser en matière d’éducation à la santé. Par exemple, un nombre important d’IVG est réalisé chaque année. Certaines femmes ne comprennent pas le système menstruel et se retrouvent enceintes, le plus souvent d’un compagnon ou d’un proxénète avec lequel elles ne se protègent pas. Dans la majorité des cas, une grande difficulté d’acceptation du moyen contraceptif a été observée. Pour Isabelle Jaramillo, cela vient principalement de croyances liées à la culture de leur pays d’origine (la pilule rend stérile, fait grossir, coupe toute libido …). Il y a donc tout un travail de déconstruction à réaliser.

Pour une partie de la société, il existe un lien évident entre prostitution et propagation des maladies sexuellement transmissibles (MST). Les personnes prostituées sont souvent mises au banc des accusés, alors qu’il s’agit d’une responsabilité partagée. « Plus de 50% des clients souhaitent ne pas utiliser le préservatif, nous explique Isabelle Jaramillo, cela pose question sur la prise de risques que ces personnes sont prêtes à prendre… Dans la majorité des cas, les travailleurs/euses refusent, mais dans des situations de violence, d’exploitation ou de précarité financière, ils/elles peuvent accepter de prendre un risque pour leur santé. » À ce jour, il n’y a pas d’augmentation du VIH constatée auprès de ce type de travailleurs.

Lorsque l’on parle de soins de santé, la première pensée va vers la santé physique, pourtant la santé psychologique de ces travailleurs/euses reste souvent malmenée… /Image par Free-Photos de Pixabay

Selon le docteur Judith Trinquart (Ordre des Médecins de France), le premier facteur de mortalité des personnes prostituées est la violence physique et psychologique, et ses conséquences directes et indirectes (suicides, angoisses, alcoolisme, etc). Pour elle, ces personnes ne recourent pas aux soins de santé du fait de la dissociation psycho-corporelle, qu’elle met en lien avec le fait de subir des rapports non désirés à répétition. De fait, la question de la prise en charge psychologique de ces travailleurs/euses se pose urgemment.

Crise économique et code pénal inadéquat…

Quand on parle de difficultés d’accès aux soins de santé, difficile de passer à côté de l’aspect économique. « Aujourd’hui dans notre pays, il y a une concurrence importante des filles de l’Est qui a fortement fait baisser les prix », témoigne Sonia Verstappen, prostituée pendant 36 ans. De plus, la crise économique a fait chuter le nombre de clients prêts à laisser une partie de leur salaire dans ce secteur, participant ainsi à la paupérisation de ces travailleurs/euses.

Pour obtenir un statut social clair leur donnant un accès direct à la sécurité sociale, il faudrait en tout premier lieu un accord entre les différents partis politiques. C’est toute la législation autour de ce secteur qui devrait être revue (droit du travail, statut d’indépendant …). Isabelle Jaramillo parle du fait qu’à l’heure actuelle, si plusieurs TDS se mettent ensemble et créent leur propre maison de travail, ils/elles seraient considéré(e)s comme proxénètes l’un(e) envers l’autre (dans le code pénal, ce n’est pas autorisé). La prostitution n’est pas un sujet porteur… « Où est la volonté politique pour stopper ce système, qui profite aux propriétaires de vitrines, de bordels, mais aussi aux communes qui taxent les établissements et augmentent leur budget? », interroge Pierrette Pape.

Sonia Verstappen – prostituée à Bruxelles depuis 36 ans, nous parle des 3 différents statuts en vigueur dans le système prostitutionnel.| Les Travailleurs/euses du sexe | Extrait 1 | Roomantic  – 14 février 2010

Le rôle d’un État « de droit » n’est-il pas de veiller à la sécurité morale, mentale et physique de tous ses citoyens? Dans d’autres pays du monde, la politique est bien différente. En Nouvelle-Zélande et en Australie, les TDS peuvent s’organiser en coopérative et travailler dans une seule maison. Ils/elles peuvent avoir le statut d’indépendant et jouissent d’une certaine acceptation dans la société. Où donc est la fracture? À quand une politique véritablement basée sur l’humain ?


Pour en savoir +

La Nouvelle-Zélande: pionnière en matière de protection pour les travailleurs/euses du sexe.

Espace P: un manifeste qui se veut explicatif, mais pas seulement…

Lettre ouverte des travailleurs/euses du sexe à Sophie Wilmes: quand les « oubliés » montent au créneau face à une attitude politique indifférente.

C’est ma nature…

Julia Vercauteren, 19 ans, étudiante en 1ère communication à l’ISFSC. Je suis une personne ouverte, curieuse, j’aime beaucoup aller à la rencontre des autres, communiquer, partager, voyager, chanter. J’aimerais que ces études me mènent à une meilleure communication et j’attends de voir quels « possibles » vont s’ouvrir devant moi.

Coronavirus: toujours plus de précarité vécue par les prostitué(e)s

Gestes barrières, confinement… Pour le milieu prostitutionnel, cela signifie encore plus de pauvreté. Comment subsistent ces « grands oubliés de la crise sanitaire »?

Au temps du covid, il ne reste que la pluie pour « battre le pavé », suite à l’interdiction d’activités prostitutionnelles… / Image par PublicDomainPictures de Pixabay

Le travail du sexe concerne en Belgique environ 26 000 personnes et génère 1 milliard d’euros de chiffres d’affaires par an. Dans une politique économiste, cela mérite d’être considéré. Comme beaucoup d’autres secteurs dans notre pays, les travailleurs/euses du sexe ont dû mettre la clé sous la porte. Pour les plus précarisés, cela signifie un basculement dans l’extrême pauvreté, un droit à la sécurité et à la santé profondément remis en cause (impossibilité de se nourrir, se loger, se soigner… ). Il ne reste alors que les distributions de colis alimentaires pour assurer leur survie. Une interdiction d’activité ne devrait-elle pas être assortie de revenus de substitution?

Des risques accrus…

Sans la création rapide d’un fonds d’aide d’urgence, beaucoup de ces travailleurs/euses devront poursuivre l’activité clandestinement, sans pouvoir négocier leurs conditions de protection (masques, préservatifs…).

Au-delà d’une crise économique et sanitaire, et faute de décisions politiques rapides et efficaces, les TDS pourraient mourir, outre du covid, de faim, de froid ou se suicider. « Une épidémie ne peut se gagner sans mettre au centre de l’action publique la protection des droits ».